Ces choses qui font la vie (je crois)

Bon.

J’en suis où, maintenant ?

Je suis un peu perdu. Dans le bon et le moins bon, dans les trucs qui font la vie.

 

J’ai essayé d’écrire, plusieurs fois. Des choses sur le stage de cet été, il y en aurait des choses à dire. La découverte de ce monde étrange, avec ses codes, ses équipes, ses humains qui se baladent à moitié nus dans les couloirs et ses salles de soins qui se rappellent davantage du dernier café que du dernier pansement. J’ai essayé d’écrire, et je n’y suis pas arrivé, sans vraiment savoir l’expliquer.

Et pourtant, il y en a eu, des histoires.

 

Ce Monsieur T d’un nombre trop grand d’années, un Alzheimer bien tassé. Il criait qu’ils étaient là et qu’il fallait y aller, qu’il fallait travailler, et qu’il fallait faire ça vite. Il criait simplement pour qu’on vienne écouter un peu ce qu’il avait à nous dire, et les soignants qui parfois allaient le voir, parfois le laissaient un peu, parce qu’il n’y avait pas que lui mais qu’on aurait bien aimé, pourtant, pouvoir s’occuper de lui comme si c’était le seul.

Ce Monsieur T bien trop âgé, à un moment, je me suis posé la question de savoir d’où il venait. Qui avait-il été, pour être si angoissé aujourd’hui, pour être là, maintenant ? C’est une aide-soignante qui m’a expliqué. Monsieur T, il avait été médecin. Il avait été médecin dans les camps, ces camps froids d’il n’y a pas si longtemps et dont on entend parler, aujourd’hui, encore. Et il revivait souvent l’horreur de ces jours-là, et il criait pour que quelqu’un accepte, quelques secondes, de lui tenir la main.

Parfois, Monsieur T la prenait, ma main, et ne disait rien. Il restait simplement assis en face de son verre de jus de raisin. Il buvait une gorgée. S’il ne voulait pas boire, ou si’il ne comprenait pas quoi faire de son verre, on lui disait « c’est du raisin de Bourgogne », même si ce n’était pas vrai. Il fallait voir le petit rire, le sourire et les yeux de ce monsieur, Monsieur T, quand il redécouvrait le goût du raisin de Bourgogne.

 

Ce Monsieur G, aussi. Monsieur G a vécu dans la rue, pendant un temps. Sauf qu’il était diabétique, et petit à petit, sans vraiment qu’il s’en rende compte, son bras a commencé à nécroser. Lorsqu’il est arrivé, il n’avait aucune confiance envers les médecins. Il lui est arrivé de mentir en ce qui concernait l’insuline et ce qu’il mangeait. Il a continué à fumer, il a continué à boire, il a continué à se flinguer doucement sa santé.

Et puis un jour il a fallu lui expliquer : que vu l’état dans lequel il était, il allait falloir lui retirer son bras. Et peut-être qu’il a compris à ce moment-là, que les médecins d’ici n’avait pas spécialement eu envie de l’amputer, mais que face à son état, il allait falloir y réfléchir. Je ne sais pas ce qui s’est joué dans sa tête, c’était avant que j’arrive. Moi, ce que j’ai vu, c’est simplement qu’il n’avait plus de bras, Monsieur G.

Depuis, il voue une confiance aveugle en la médecine. Il suit tous les conseils de l’équipe soignante, il écoute tout ce que lui disent les médecins, il est silencieux, beaucoup, et il remercie, parfois. Peut-être qu’il aime sa vie, il m’en a donné l’impression par moment.

Ce Monsieur G, je suis allé l’accompagner à une consultation, une fois. On a un petit peu discuté, je l’ai trouvé gentil, doux, plein d’humour. On allait en urologie à cause de douleurs lorsqu’il urinait. Je n’ai pas tout compris ce qu’a dit ce médecin, ce jour-là, pas dans le détail en tout cas, mais il y a une chose qui a été très claire, parce qu’elle devait être clair aussi pour lui : « Monsieur G, il y a des cellules en vous qui sont devenues méchantes, elles forment une boule qui tue les autres cellules. Vous avez un cancer ».

Lui, il a répondu « Je vous fais confiance, docteur ».

J’ai discuté avec le médecin ensuite : « Le plus difficile, ça ne va pas tant être d’entamer un traitement, il est prêt à ça. Le plus difficile, ça va être de lui expliquer qu’à ce stade, la médecine ne va pas pouvoir grand-chose ».

Ce Monsieur G, qui a une confiance absolue en la médecine, qu’est-ce qu’il est aujourd’hui ? Est-ce qu’il est aujourd’hui ?

 

Et puis cette gamine, et ses bisous plein de bactéries multi-résistantes.

Cette Madame F, qui est morte en silence alors que l’aide-soignante faisait une toilette dans la chambre d’à côté.

Ce petit garçon, qui appuyait dix fois sur sa sonnette et qui, lorsqu’on lui demandait ce qui n’allait pas, répondait « Rien » puis « Je m’ennuie ».

 

C’est étrange, car c’est finalement en écrivant que je n’arrive pas à raconter ces histoires que je réussis à les écrire, j’en oublie ce que je voulais dire en commençant.

Je suis perdu, dans le bon, dans le moins bon. Perdu dans ces choses qui font la vie.

Tout semble si loin, c’est étrange.

Et je souhaite tellement savoir la suite.

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