Tout est fini, et tout commence

Bien.

L’année est terminée maintenant.

Le corps met du temps à s’en rendre compte. Les cours sont encore là un petit peu partout. Ne mangez surtout pas les amis, car la physio digestive n’est pas loin. Ne voyez pas d’enfant, ou votre cerveau vous criera son amour de la phase anale. Ne bougez pas sans énumérer les protéines du sarcomère musculaires. Ne respirez pas, ne buvez pas, ne réfléchissez pas, ne vivez pas.

Ne vivez pas ?

Au contraire. Maintenant je vis. Au diable les cours non sus, au diable la réforme, au diable le par cœur et au diable l’inquiétude, aujourd’hui je me couche tard, je me lève tard, je mange quand je veux et avec qui je veux, et tant pis si le repas dure une, deux, trois, six heures car je m’en fous. Le temps ne compte plus, ce temps que j’ai à revendre. Prenez donc un peu de mon temps, je rêve de vous l’offrir. Ne vous excusez pas de me le faire perdre, j’adore le dilapider. Aujourd’hui, j’ai enfin droit de l’oublier un peu, ce temps.

Je dors dans le jardin, et je ris avec mes amis. Je vois Thomas, et je joue de la guitare. Je pars en montagne quelques jours. Je lis, oh, oui, je lis. J’écris, aussi, aujourd’hui. Je cours. Bientôt, j’irai au théâtre. Je m’endors dans l’après-midi. Je croque le temps perdu, miette par miette au début, à pleines dents désormais.

Il y a peu, nous avons reçu nos résultats. Thomas se situe peu après les 127 premiers pris. J’ai bon espoir que les oraux lui permettent d’accéder à médecine. Il va mieux, c’est tellement bon de le voir sourire, maintenant.

Moi ? Oh, moi je n’y croyais pas, pas vraiment, mais le chiffre est là, devant mes yeux. Je suis admis en deuxième année. Ce qui signifie que, pour moi, l’aventure commence, dès maintenant. Cela signifie que bientôt et si le destin le veut, je serai médecin.

Cette année, cette année a été pour tout le monde, pour tous ceux qui l’ont vécue en première année d’études de santé, extrêmement éprouvante. Il y a eu ce blog, de temps en temps, ces commentaires qui m’ont fait penser à d’autres choses, l’enthousiasme des quelques personnes qui ont accepté de perdre leur temps à me lire.

Et maintenant ? Maintenant, puisque j’ai cette chance, je vais passer un petit peu de temps à me reposer. Parce que je sais que l’aventure commence, que quand elle sera là, je devrai être prêt. Alors il ne me reste plus qu’à être patient, encore et encore. Parce qu’il grandit chaque jour, le désir d’être un patient psychiatre.

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Première consultation

            « Et puis ça y est, c’était inévitable. Le client d’à côté vomit, il vomit tout, tous ses plats. Sur sa table, les mets s’étaient accumulés, ça faisait longtemps qu’il était nauséeux et qu’il ne touchait plus à rien, on aurait dû s’en douter. » – Le Restaurant

 

– Tu sais, je pense vraiment que je vais arrêter.

Oh.

Non, je n’aurai pas l’audace de répondre que je m’y attendais. Je n’aurai pas l’orgueil de te dire que c’est ton choix, et que je le respecte. Je n’aurai pas l’effronterie de dire que ça ne change rien pour moi, tant que tu trouves ton chemin. Et je n’aurai pas le courage de ne pas dire toutes ces choses-là.

– Bon, je m’y attendais plus ou moins. M’enfin, c’est ton choix, moi je n’ai pas vraiment mon mot à dire. T’en fais pas, tu sais, moi, tant que je sens que tu fais ce qui te convient, ça me va !

Le tout accompagné du sourire le plus sincère dont je dispose. Mais il faut que je demande.

– Pourquoi ?

Soupir fatigué de mon ami.

– Bah, ça sert à rien.

– A rien ?

– A rien.

Et sa voix déjà toute ténue se brise sur le « rien ». J’essaie gauchement de le prendre dans mes bras. Je lui dis « Je comprends ».

Parce que oui, je comprends, et oui, cette idée m’a traversé, aussi. Pourquoi continuer ? Pourquoi être ici, et pas ailleurs ? Qu’est-ce qui justifie de se faire tout ce mal ? Est-ce que c’est vraiment ce que je veux faire ? Et quand bien même, ai-je la moindre chance d’y arriver ?

Et maintenant ça court, ça s’envole dans ma tête.

Thomas, je comprends ce que tu ressens, je comprends. Je sais comment sont tes journées, Thomas. Je vis les mêmes, depuis quelques mois, déjà. Mais Thomas, il ne faut pas arrêter, pas maintenant ! Pas après tout ce qu’on a fait, regarde ! Tu vois tout ce qui est derrière nous ? Il ne reste plus qu’à avancer, parce qu’après, Thomas, après on s’en fout qu’on réussisse ou pas, on l’aura fait !

Tu pleures Thomas, tu pleures, c’est normal de pleurer, moi aussi je pleure. Mais Thomas, tu ne peux pas tout laisser tomber… Tu ne peux pas me laisser tomber, Thomas ! Comment je vais faire, moi, sans toi ? Comment je vais faire pour avancer ? Thomas, tu sais que j’ai besoin de toi. J’ai besoin de tous ceux qui m’entourent. Et si tu t’écroules, moi, comment je vais tenir ? On se soutient tous, Thomas, il suffit que l’un de nous tombe pour que tout finisse par s’effondrer !

Et qu’est-ce que tu vas devenir, toi ? Tu vas faire quoi, pendant 8 mois ? Tu vas dépérir, seul, chez toi ! Et moi, je te saurai dans le noir, en train de maudire tes journées… Qu’est-ce que tu vas faire, ensuite, et qu’est-ce que tu vas faire pour t’occuper ? Thomas, médecine ça remplissait ta vie, tu ne peux pas la vider, juste comme ça. Tu vas y passer, Thomas.

Thomas, s’il-te-plaît, change d’avis. Je t’en supplie, Thomas, je t’en supplie, fais-le pour moi si tu ne peux pas pour toi. Regarde-moi, moi je veux juste que mes amis soient heureux, je veux que tu sois heureux ! Si tu n’es pas heureux, comment je peux l’être ? Fais-le pour que je sois heureux, reste pour moi !

 

– Chhhht. Je comprends.

 

Oui, je comprends.

Si tu fais ça, c’est parce que ça fait longtemps que ça te traîne dans la tête. On abandonne comme on se suicide, en y pensant depuis un moment, avec cette sensation de ne pas être à la hauteur, de n’avoir aucune solution, la honte de ne pas y arriver, la honte de faire du mal aux autres, de les décevoir, peut-être, la honte d’être celui qui n’a pas su supporter alors que d’autres, tant d’autres ont pu.

Nous sommes tous face à un truc bien trop énorme pour nous. Parce que nous ne sommes que des gamins à peine sortis du lycée, qui arrivent dans un monde qui ressemble cruellement à celui des adultes, et parce qu’on ne veut plus grandir, maintenant.

Je te comprends, Thomas. Je te comprends.

Viens près de moi, maintenant.

Parce que te serrer dans mes bras, là, c’est bien la seule chose que je puisse faire.

Parfois ça PluriPASS, et parfois ça passe moins.

Aaah, les UEO. Bénédiction apportée par notre magnifique Pluripass, s’il en est. Est-il idée plus louable ? Ouverture d’esprit plus belle ?

Mais resituons un peu la chose.

Une UEO, c’est une Unité d’Enseignement Optionnelle. C’est donc une petite fraîcheur apportée par Pluripass, dont le but est de nous permettre, nous, jeunes Pluripassiens, de découvrir des horizons bien différents de la traditionnelle protéine Arp2 couplée au MA membranaire (cf cours cytosquelette, page 7). Le fait de suivre une UEO n’est en réalité pas optionnel, puisque chacun est dans l’obligation d’en sélectionner une en début d’année, puis deux autres au début du second semestre. Les possibilités d’apprentissage, en revanche, sont grandes.

Ainsi, on pourra se voir étudier l’anatomie des membres inférieurs si l’on souhaite rester dans la plus grande tradition de PACES, mais il existe bien des alternatives : Vulnérabilité psychologique de l’enfant, Anglais, Botanimal (du botanique et de l’animal, j’imagine ?), Sport (oui !), Neurosciences, ou encore Analyse économique de la décision individuelle (sic) ne sont que quelques exemples de la liste des nombreuses (29 !) UEO disponibles. Ici, le choix est grand, l’éventail large. Et pour le coup, le côté « ouverture vers autre chose » est réellement réussi.

Parce que le but est explicitement, non seulement de nous permettre d’acquérir des connaissances pour la suite de notre cursus, mais surtout de nous ouvrir vers autre chose que la santé, et ainsi appréhender notre réorientation face à un échec global nécessaire (85% de déçus, ne l’oublions pas).

Donc dans l’idée, c’est méga chouette.

Mais forcément, si j’en parle, c’est qu’il y a des trucs.

 

Passons tout d’abord rapidement sur la façon de s’inscrire aux UEO. Tout ceci passe par cette formidable plateforme mise à notre disposition sur l’Internet. Il s’agit très simplement de se connecter à une heure donnée sur une certaine page, de cocher les UEO que l’on souhaite suivre, puis de valider. Dans l’idée, c’est ça.

En réalité, c’est plus sale encore que la guerre d’Algérie.

Il s’agit d’être présent 30 minutes en avance GRAND MINIMUM. Parce que l’on sait que tout le monde voudra la même chose. Parce que l’on sait que l’on ne veut SURTOUT PAS finir en mathématiques. Maintenant que la page est ouverte, il faut rester devant, et appuyer frénétiquement sur F5, F5, F5, en théorie jusqu’à ce que la page affiche les possibilités d’inscription. En pratique jusqu’à ce que le site plante et nous invite à, peut-être, nous reposer l’index.

C’est là que la saleté se situe. Parce que le serveur, maintenant, il fait SA loi. Et c’est lui qui va décider qui détient le droit, ou non, de s’inscrire. Si ta tête ne lui revient pas, il décide de faire charger en boucle. Ou bien de t’indiquer un message d’erreur. Ou bien de te déconnecter. Et pendant ce temps-là, les places filent, filent, filent, chopées par les plus chanceux, et déjà il n’y en a plus dans les UEO vedettes.

Finalement, il faut trouver une âme charitable pour qui ça a fonctionné et fonctionne encore, lui filer ses identifiants, lui dire ce que l’on souhaite pour qu’elle nous annonce que, bah non, là y a plus de place. Et c’est comme ça qu’on se retrouve avec Chimie et Botanimal, quand on voulait Psychologie et Adolescence et santé.

Enfin. Ce problème ne semble en réalité pas avoir de vraie solution (Une inscription par priorisation des vœux ? Le problème serait le même, on n’aurait pas ce que l’on souhaite, le choix de qui a quoi serait finalement aléatoire, et purée ce serait compliqué. Une inscription par lettre de motivation ? Strictement inenvisageable tant il serait difficile de départager 1200 élèves.) Alors bon, partons du principe que c’est un fait. Les UEO entraînent ce problème, mais il semble inévitable.

 

En revanche, il est autre chose de bien moins excusable. Nécessairement, si on cherche à ouvrir vers autre chose que la médecine, il faut débusquer quelques gentilles âmes qui voudront bien partager leur savoir avec les quelques bizuths qui ont pris Stéréotypes et discrimination. Ces rayonnants professeurs extérieurs viennent, un grand sourire aux lèvres, de la bonne volonté qui déborde de partout, et puis ils lancent joyeusement : « On va passer une chouette année, dites donc, alors vous apprenez quoi en médecine, on va faire des vidéos et puis des exposés et puis des débats en ligne sur un chat, mais du coup vous, vous êtes en deuxième année c’est ça ? ».

Bon, autant dire que ça fout un froid.

Parce que oui, nous avons réellement eu droit à ça. Des professeurs qui n’avaient apparemment aucune idée de ce que représentent les études de médecine. Et on ne peut pas vraiment leur en vouloir à eux, en partant du principe que ce n’est pas quelque chose d’inné, de savoir que la P1, c’est dur. Le vrai problème, c’est qu’ils n’ont également aucune idée de ce qu’ils viennent réellement faire ici, ni des personnes à qui ils ont affaire, qui ne se sentent certainement pas P2 : « Mais du coup, l’évaluation, c’est par QCM ? On est obligé de vous mettre 0 ou 20 ? ». Qui est en cause, ici ? La scolarité qui n’a pas suffisamment informé, ou bien les professeurs qui ne se sont pas vraiment posés de question ? Certainement un peu des deux. Le fait est que se retrouver avec un dossier et une vidéo à faire pour le mercredi qui suit alors qu’un examen se situe le lundi, oui, c’est un réel problème. Surtout quand ce travail n’est pas à réaliser par la totalité des étudiants, selon l’UEO qu’ils auront choisie.

(Parce qu’en effet, le principe même des UEO est inégalitaire, puisque chacun ne suit pas les mêmes cours aux mêmes moments, n’apprend pas les mêmes choses, n’est pas exposé à la même charge de travail ni à la même difficulté. Ceci dit, ce dernier point a plutôt bien été géré par nos amis réformateurs, notamment  grâce à l’évaluation type tout ou rien : 20/20 ou 0. Si bien qu’à condition d’avoir travaillé, l’UEO est facilement validée. Donc pour le coup, passons, c’est du boulot assez propre.)

 

Donc les UEO ? Comme à peu près la totalité de Pluripass. Plein de bonnes intentions. Difficile à mettre en pratique. Et une nécessité de fignolage impérieuse.

Maintenant, à moi, il ne me reste plus qu’à trouver une passion pour les formules de concentration, et puis la botanique.

Le pluriquoi ?

Le PluriPASS.

C’est ce qui remplace la PACES à Angers, PACES qui signifiait Première Année Commune aux Etudes de Santé. C’est une réforme qui prend place durant l’année scolaire 2015/2016, et, je vous le donne en mille, j’ai le privilège de jouer au cobaye. Je vais essayer ici de présenter succinctement ce qu’elle apporte, mais pour l’exhaustivité, il faudrait frapper à cette porte.

  1. C’était comment, avant ?

Avant PluriPASS, la première année de médecine était une grosse loterie au quitte ou double. Deux possibilités à la fin d’une première année :

  • Ou bien tu passais (environ 15-20% des étudiants) et dans ce cas-là c’était la fête avec tous les débordements épicuriens que cela sous-entend,
  • Ou bien tu ne passais pas, et tu étais bon pour tout recommencer.

Sauf qu’à l’issu du deuxième essai, second concours, et encore une fois si on fait partie des 15% chanceux on passe, mais dans le cas contraire (on n’abordera pas ici la difficulté à surmonter deux échecs, chaque fois après s’être coupé du monde pendant un an, l’horreur), c’est fini.

Mort.

Même pas la peine d’essayer. Tu as perdu deux ans de ta vie. Tu n’as pas d’équivalence. Tu es bon pour recommencer un cursus depuis le départ. Et comme dirait le carré en fond d’amphi : « Fac de bio ! »

En plus, l’autre problème, c’est que les carrés (c’est-à-dire les redoublants) ont un énorme avantage sur les nouveaux arrivants : ils connaissent déjà le programme, ont déjà acquis des méthodes de travail, savent déjà à quoi s’attendre. Et s’ils ont redoublé, ce n’est pas forcément parce qu’ils étaient mauvais (ce qui dans ce cas là ne poserait finalement pas de problème) mais bien parce que les carrés de leur année avaient eux-même un avantage, et ainsi de suite. Le cercle vicieux qui faisait que tu étais quasi obligé de passer deux ans en première année.

2. Et maintenant, avec PluriPASS ?

Avec PluriPASS, ça change tout (mais c’est pas pour autant plus simple). Avant toute chose, je conseille de nouveau très vivement de regarder cette vidéo qui explique rapidement comment ça fonctionne.

Donc PluriPASS, ça fait qu’à la fin de ta première année, soit tu fais partie des 15% chanceux, comme en PACES, soit tu fais partie du reste, mais dans ce cas là, tu ne recommences pas, non. Tu passes quand même en deuxième année (exit le cercle vicieux). Sauf que contrairement à tes camarades qui auront réussi leurs concours, tu devras passer un examen à la fin du premier semestre de cette deuxième année. Et là encore :

  • Soit tu réussis, et dans ce cas là-tu es bon, tu peux arrêter de stresser et enfin dire bonjour à ta famille le matin,
  • Soit tu échoues (encore une fois, toujours aussi dur) mais là ça devient différent. Parce qu’après avoir échoué, pas de redoublement possible (exit le cercle vicieux bis), mais là tu as PLEIN d’équivalences. Tu veux faire sciences de l’ingénieur ? Vas-y, cadeau. Tu veux faire psycho ? Ok, c’est dans nos plans. Tu veux intégrer une école, genre les Mines de Nantes et tu as les résultats pour ? Bin oui, c’est aussi possible.

3.  Oui, mais est-ce que tout ça, c’est bien ?

Oui, parce que ça change tout, et ça répond à tous les problèmes. Ça change que la première année des études de santé n’est plus un cul-de-sac en cas d’échec : plus besoin de faire demi-tour. Ça change que comme il n’y a plus de redoublants, il n’y a plus de cercle vicieux (je l’ai déjà dit ?) et chacun a les mêmes chances de réussir selon ses capacités.

PluriPASS, c’est le vent de fraîcheur et de modernité qui manquait aux études de médecine.

Et pourtant, je vais râler.

Non pas à cause de la réforme (elle était nécessaire, indispensable, et vraiment, pleine de bonnes idées et de bonnes intentions) mais uniquement parce que cette réforme n’est pas parfaite, ce qui est normal soit dit en passant. Je vais râler contre les petites imperfections qui traînent ici et là (j’ai déjà pu en relever quelques-unes). En réalité, je ne vais pas vraiment râler. Je vais jouer mon rôle de bêta testeur bien gentiment. Et je vais reporter les bugs.

En conclusion, merci pour PluriPASS, merci pour l’initiative qui devenait vraiment nécessaire à l’heure où de bonnes études prennent un quart de ta vie. J’aime de tout mon cœur cette mission que l’université s’est donnée. Mais il y a encore du travail avant que cette façon d’aborder les études de santé devienne vraiment idéale.