Oui, mais et après ?

Durant la première année, il y avait une chose que je détestais imaginer. Généralement, cette chose prenait la forme d’une phrase, et généralement, cette phrase était prononcée par un étudiant d’une année supérieure :

« Hé, bizuth, après la P1 c’est loin d’être terminé ! »

Je détestais me dire ça. Je savais parfaitement que c’était vrai, que les années supérieures demandaient du travail, que les études de médecine étaient parmi les plus exigeantes, mais impossible pour moi d’y penser réellement.

Parce qu’il faut remettre les choses dans leur contexte. On est seul face à soi-même et soi-même face à l’épreuve. Je vivais dans les objectifs les plus simples : avoir vu tel chapitre avant telle heure, avoir vu tels cours avant tel jour, avoir telle note et tel classement. Ne jamais regarder plus loin. Ne jamais se demander pourquoi. Pourquoi, je me suis posé cette question avant la première année, peut-être un peu au début de la première année. Mais plus après, plus après alors que j’y étais. Parce que me demander pourquoi je fais tout ça, c’est m’effondrer.

Tenir, c’est se dire « je souffre maintenant pour être heureux plus tard ». Se demander pourquoi, c’est penser « est-ce que ce sera vraiment mieux, plus tard ? ». C’est une question terrifiante. Et ce dont j’avais horreur, c’est qu’à cette question terrifiante que je tentais d’éviter on m’apporte la réponse :

« Hé, bizuth, après la P1, c’est loin d’être terminé ! »

 

Donc, j’ai joué l’autruche. J’ai fermé les yeux sur l’avenir, parce que l’avenir me faisait peur. J’ai fait à merveille ce dont je ne m’imaginais pas capable (et ce qu’au fond, je méprise un peu) : j’ai travaillé non pas pour un but, mais parce que c’était plus simple de le faire que d’affronter les questions.

Et en parlant de questions, celle qui se pose, c’est : et maintenant ?

 

Maintenant, c’est plus simple et plus difficile en même temps. C’est plus simple parce que je n’ai plus cette sensation particulière (et assez fausse, si si) de jouer ma vie à chaque instant, chaque jour. Mais c’est plus compliqué parce que tout ce temps que je ne passe plus à travailler, je peux le passer à réfléchir.

Et je me regarde aujourd’hui, et aujourd’hui il y a tout ce qui m’entoure. Beaucoup d’étudiants. Des gentils, d’autres moins gentils. Du travail. Du stress, des professeurs. Des professeurs bons, des professeurs moins bons, et beaucoup de professeurs moyens. Les ECN dont on nous parle déjà, alors que l’on est aussi proches de nos ECN que de notre brevet des collèges. La menace « Tu ne seras pas un bon médecin si… ». La phrase « Tu seras un bon médecin si tu le décides ». Des moments forts, des moments gais, des moments tristes.

Beaucoup, beaucoup, beaucoup d’êtres humains.

La réalisation de ces mots : « ce ne sera pas facile » ou, plutôt, la compréhension de ce que signifie « pas facile ». C’est un peu l’histoire qui se répète, c’est un peu comme arriver en première année en sachant que ce sera dur sans savoir ce qui se cache derrière ce « dur ».

 

Et finalement, ces éléments qui me font réaliser que tout tourne autour de cette question que j’ai à tout prix tenté d’éviter tant elle m’effraie.

 

« Pourquoi est-ce qu’on fait tout ça ? »

 

J’ai du temps, plus de temps, et c’est au fond tout ce qui compte.

Oh, comme ça m’avait manqué, de réfléchir.

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Tout est fini, et tout commence

Bien.

L’année est terminée maintenant.

Le corps met du temps à s’en rendre compte. Les cours sont encore là un petit peu partout. Ne mangez surtout pas les amis, car la physio digestive n’est pas loin. Ne voyez pas d’enfant, ou votre cerveau vous criera son amour de la phase anale. Ne bougez pas sans énumérer les protéines du sarcomère musculaires. Ne respirez pas, ne buvez pas, ne réfléchissez pas, ne vivez pas.

Ne vivez pas ?

Au contraire. Maintenant je vis. Au diable les cours non sus, au diable la réforme, au diable le par cœur et au diable l’inquiétude, aujourd’hui je me couche tard, je me lève tard, je mange quand je veux et avec qui je veux, et tant pis si le repas dure une, deux, trois, six heures car je m’en fous. Le temps ne compte plus, ce temps que j’ai à revendre. Prenez donc un peu de mon temps, je rêve de vous l’offrir. Ne vous excusez pas de me le faire perdre, j’adore le dilapider. Aujourd’hui, j’ai enfin droit de l’oublier un peu, ce temps.

Je dors dans le jardin, et je ris avec mes amis. Je vois Thomas, et je joue de la guitare. Je pars en montagne quelques jours. Je lis, oh, oui, je lis. J’écris, aussi, aujourd’hui. Je cours. Bientôt, j’irai au théâtre. Je m’endors dans l’après-midi. Je croque le temps perdu, miette par miette au début, à pleines dents désormais.

Il y a peu, nous avons reçu nos résultats. Thomas se situe peu après les 127 premiers pris. J’ai bon espoir que les oraux lui permettent d’accéder à médecine. Il va mieux, c’est tellement bon de le voir sourire, maintenant.

Moi ? Oh, moi je n’y croyais pas, pas vraiment, mais le chiffre est là, devant mes yeux. Je suis admis en deuxième année. Ce qui signifie que, pour moi, l’aventure commence, dès maintenant. Cela signifie que bientôt et si le destin le veut, je serai médecin.

Cette année, cette année a été pour tout le monde, pour tous ceux qui l’ont vécue en première année d’études de santé, extrêmement éprouvante. Il y a eu ce blog, de temps en temps, ces commentaires qui m’ont fait penser à d’autres choses, l’enthousiasme des quelques personnes qui ont accepté de perdre leur temps à me lire.

Et maintenant ? Maintenant, puisque j’ai cette chance, je vais passer un petit peu de temps à me reposer. Parce que je sais que l’aventure commence, que quand elle sera là, je devrai être prêt. Alors il ne me reste plus qu’à être patient, encore et encore. Parce qu’il grandit chaque jour, le désir d’être un patient psychiatre.

Que deviens-tu, Patient ?

Que deviens-tu, Patient ?

Les journées avancent, elles avancent comme avant. Il est rare qu’elles avancent un tout petit peu différemment. Le matin arrive bien trop tôt, à peine levé que le travail commence. Le midi est là, et je mange. L’après-midi est longue, elle n’en finit pas. Puis le soir, la fatigue, le lit, un peu, et le sommeil, enfin. Et le matin, qui est déjà là. Le matin arrive bien trop tôt.

Parfois, les choses sont un peu différentes. Parfois, le sommeil ne vient pas, ou parfois, le réveil sonne plus tôt. Ce sont les mauvaises journées.

Parfois, un ami arrive un gâteau sous le bras, un sourire au visage, la promesse d’un bon moment où, Patient, il est temps d’oublier tout ça pour un petit moment si tu veux bien. Ou parfois, la fatigue est tellement grande que le sommeil vient vite, tellement vite que la nuit est longue et que le matin vient juste à temps. Ce sont les bonnes journées.

 

Mais que s’est-il passé ?

Peu de choses, et tellement en même temps, comme toujours. Condensé d’évènements qui finissent par n’en former aucun, quand on se retourne. Et pourtant, il y en a eu des émotions, il suffit de davantage observer, de prendre le temps, un peu, d’accepter de ne pas l’utiliser à travailler.

C’est qu’il y a eu des résultats. De bons résultats, en réalité ! Le numerus, à très peu de choses, mais dedans tout de même. Il semblerait que je fasse partie des heureux élus qui auront la chance de tester (encore tester) les oraux de PluriPASS. Ne restent plus qu’à ce que les choses continuent, et que je me trouve un immense talent d’orateur. Cela ne devrait pas être plus difficile que de connaître le caryotype d’Escherichia coli.

Un concours vient d’avoir lieu, mardi, un autre. Un examen classant, pardon. Les choses se sont passées, doucement. En fin d’examen, nous avons pu répondre à un petit questionnaire d’enquête concocté par la faculté. De nombreuses questions, dont je serais assez satisfait de connaître les résultats à l’échelle de tous les étudiants. Parmi elles, une nous a doucement fait sourire, tous, un peu amèrement, mais un vrai sourire, quand même. La question numéro 23, juste là :

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J’imagine que le but est de croiser les données avec les années précédentes et celles qui suivront. Mais quoi que devienne PluriPASS, il me semble assez peu probable que cette affirmation soit un jour cochée vraie à 100% par un étudiant autre que le stéréotype carré-très-à-l’aise-si-si-je-vous-assure-je-suis-détendu-au-dessus-de-tout-ça.

Thomas n’a pas abandonné, finalement. Il a retrouvé un peu de force dans sa famille, ses amis, tous ceux qui comptent pendant cette année. Dans ses résultats, aussi, pas dans le numerus mais pas si loin, suffisamment bien classé pour espérer les oraux. A vrai dire, il ne va pas beaucoup mieux, Thomas, et je crois qu’il pleure, là, maintenant. Mais il vit, il est là, il se bat et il espère, il P1, en somme.

 

Moi, je P1 aussi. La vie avance, les journées se débrouillent pour filer les unes à la suite des autres. Fatigué, mais bien là, je vois le soleil qui revient. Enfin.

Première consultation

            « Et puis ça y est, c’était inévitable. Le client d’à côté vomit, il vomit tout, tous ses plats. Sur sa table, les mets s’étaient accumulés, ça faisait longtemps qu’il était nauséeux et qu’il ne touchait plus à rien, on aurait dû s’en douter. » – Le Restaurant

 

– Tu sais, je pense vraiment que je vais arrêter.

Oh.

Non, je n’aurai pas l’audace de répondre que je m’y attendais. Je n’aurai pas l’orgueil de te dire que c’est ton choix, et que je le respecte. Je n’aurai pas l’effronterie de dire que ça ne change rien pour moi, tant que tu trouves ton chemin. Et je n’aurai pas le courage de ne pas dire toutes ces choses-là.

– Bon, je m’y attendais plus ou moins. M’enfin, c’est ton choix, moi je n’ai pas vraiment mon mot à dire. T’en fais pas, tu sais, moi, tant que je sens que tu fais ce qui te convient, ça me va !

Le tout accompagné du sourire le plus sincère dont je dispose. Mais il faut que je demande.

– Pourquoi ?

Soupir fatigué de mon ami.

– Bah, ça sert à rien.

– A rien ?

– A rien.

Et sa voix déjà toute ténue se brise sur le « rien ». J’essaie gauchement de le prendre dans mes bras. Je lui dis « Je comprends ».

Parce que oui, je comprends, et oui, cette idée m’a traversé, aussi. Pourquoi continuer ? Pourquoi être ici, et pas ailleurs ? Qu’est-ce qui justifie de se faire tout ce mal ? Est-ce que c’est vraiment ce que je veux faire ? Et quand bien même, ai-je la moindre chance d’y arriver ?

Et maintenant ça court, ça s’envole dans ma tête.

Thomas, je comprends ce que tu ressens, je comprends. Je sais comment sont tes journées, Thomas. Je vis les mêmes, depuis quelques mois, déjà. Mais Thomas, il ne faut pas arrêter, pas maintenant ! Pas après tout ce qu’on a fait, regarde ! Tu vois tout ce qui est derrière nous ? Il ne reste plus qu’à avancer, parce qu’après, Thomas, après on s’en fout qu’on réussisse ou pas, on l’aura fait !

Tu pleures Thomas, tu pleures, c’est normal de pleurer, moi aussi je pleure. Mais Thomas, tu ne peux pas tout laisser tomber… Tu ne peux pas me laisser tomber, Thomas ! Comment je vais faire, moi, sans toi ? Comment je vais faire pour avancer ? Thomas, tu sais que j’ai besoin de toi. J’ai besoin de tous ceux qui m’entourent. Et si tu t’écroules, moi, comment je vais tenir ? On se soutient tous, Thomas, il suffit que l’un de nous tombe pour que tout finisse par s’effondrer !

Et qu’est-ce que tu vas devenir, toi ? Tu vas faire quoi, pendant 8 mois ? Tu vas dépérir, seul, chez toi ! Et moi, je te saurai dans le noir, en train de maudire tes journées… Qu’est-ce que tu vas faire, ensuite, et qu’est-ce que tu vas faire pour t’occuper ? Thomas, médecine ça remplissait ta vie, tu ne peux pas la vider, juste comme ça. Tu vas y passer, Thomas.

Thomas, s’il-te-plaît, change d’avis. Je t’en supplie, Thomas, je t’en supplie, fais-le pour moi si tu ne peux pas pour toi. Regarde-moi, moi je veux juste que mes amis soient heureux, je veux que tu sois heureux ! Si tu n’es pas heureux, comment je peux l’être ? Fais-le pour que je sois heureux, reste pour moi !

 

– Chhhht. Je comprends.

 

Oui, je comprends.

Si tu fais ça, c’est parce que ça fait longtemps que ça te traîne dans la tête. On abandonne comme on se suicide, en y pensant depuis un moment, avec cette sensation de ne pas être à la hauteur, de n’avoir aucune solution, la honte de ne pas y arriver, la honte de faire du mal aux autres, de les décevoir, peut-être, la honte d’être celui qui n’a pas su supporter alors que d’autres, tant d’autres ont pu.

Nous sommes tous face à un truc bien trop énorme pour nous. Parce que nous ne sommes que des gamins à peine sortis du lycée, qui arrivent dans un monde qui ressemble cruellement à celui des adultes, et parce qu’on ne veut plus grandir, maintenant.

Je te comprends, Thomas. Je te comprends.

Viens près de moi, maintenant.

Parce que te serrer dans mes bras, là, c’est bien la seule chose que je puisse faire.

Parfois ça PluriPASS, et parfois ça passe moins.

Aaah, les UEO. Bénédiction apportée par notre magnifique Pluripass, s’il en est. Est-il idée plus louable ? Ouverture d’esprit plus belle ?

Mais resituons un peu la chose.

Une UEO, c’est une Unité d’Enseignement Optionnelle. C’est donc une petite fraîcheur apportée par Pluripass, dont le but est de nous permettre, nous, jeunes Pluripassiens, de découvrir des horizons bien différents de la traditionnelle protéine Arp2 couplée au MA membranaire (cf cours cytosquelette, page 7). Le fait de suivre une UEO n’est en réalité pas optionnel, puisque chacun est dans l’obligation d’en sélectionner une en début d’année, puis deux autres au début du second semestre. Les possibilités d’apprentissage, en revanche, sont grandes.

Ainsi, on pourra se voir étudier l’anatomie des membres inférieurs si l’on souhaite rester dans la plus grande tradition de PACES, mais il existe bien des alternatives : Vulnérabilité psychologique de l’enfant, Anglais, Botanimal (du botanique et de l’animal, j’imagine ?), Sport (oui !), Neurosciences, ou encore Analyse économique de la décision individuelle (sic) ne sont que quelques exemples de la liste des nombreuses (29 !) UEO disponibles. Ici, le choix est grand, l’éventail large. Et pour le coup, le côté « ouverture vers autre chose » est réellement réussi.

Parce que le but est explicitement, non seulement de nous permettre d’acquérir des connaissances pour la suite de notre cursus, mais surtout de nous ouvrir vers autre chose que la santé, et ainsi appréhender notre réorientation face à un échec global nécessaire (85% de déçus, ne l’oublions pas).

Donc dans l’idée, c’est méga chouette.

Mais forcément, si j’en parle, c’est qu’il y a des trucs.

 

Passons tout d’abord rapidement sur la façon de s’inscrire aux UEO. Tout ceci passe par cette formidable plateforme mise à notre disposition sur l’Internet. Il s’agit très simplement de se connecter à une heure donnée sur une certaine page, de cocher les UEO que l’on souhaite suivre, puis de valider. Dans l’idée, c’est ça.

En réalité, c’est plus sale encore que la guerre d’Algérie.

Il s’agit d’être présent 30 minutes en avance GRAND MINIMUM. Parce que l’on sait que tout le monde voudra la même chose. Parce que l’on sait que l’on ne veut SURTOUT PAS finir en mathématiques. Maintenant que la page est ouverte, il faut rester devant, et appuyer frénétiquement sur F5, F5, F5, en théorie jusqu’à ce que la page affiche les possibilités d’inscription. En pratique jusqu’à ce que le site plante et nous invite à, peut-être, nous reposer l’index.

C’est là que la saleté se situe. Parce que le serveur, maintenant, il fait SA loi. Et c’est lui qui va décider qui détient le droit, ou non, de s’inscrire. Si ta tête ne lui revient pas, il décide de faire charger en boucle. Ou bien de t’indiquer un message d’erreur. Ou bien de te déconnecter. Et pendant ce temps-là, les places filent, filent, filent, chopées par les plus chanceux, et déjà il n’y en a plus dans les UEO vedettes.

Finalement, il faut trouver une âme charitable pour qui ça a fonctionné et fonctionne encore, lui filer ses identifiants, lui dire ce que l’on souhaite pour qu’elle nous annonce que, bah non, là y a plus de place. Et c’est comme ça qu’on se retrouve avec Chimie et Botanimal, quand on voulait Psychologie et Adolescence et santé.

Enfin. Ce problème ne semble en réalité pas avoir de vraie solution (Une inscription par priorisation des vœux ? Le problème serait le même, on n’aurait pas ce que l’on souhaite, le choix de qui a quoi serait finalement aléatoire, et purée ce serait compliqué. Une inscription par lettre de motivation ? Strictement inenvisageable tant il serait difficile de départager 1200 élèves.) Alors bon, partons du principe que c’est un fait. Les UEO entraînent ce problème, mais il semble inévitable.

 

En revanche, il est autre chose de bien moins excusable. Nécessairement, si on cherche à ouvrir vers autre chose que la médecine, il faut débusquer quelques gentilles âmes qui voudront bien partager leur savoir avec les quelques bizuths qui ont pris Stéréotypes et discrimination. Ces rayonnants professeurs extérieurs viennent, un grand sourire aux lèvres, de la bonne volonté qui déborde de partout, et puis ils lancent joyeusement : « On va passer une chouette année, dites donc, alors vous apprenez quoi en médecine, on va faire des vidéos et puis des exposés et puis des débats en ligne sur un chat, mais du coup vous, vous êtes en deuxième année c’est ça ? ».

Bon, autant dire que ça fout un froid.

Parce que oui, nous avons réellement eu droit à ça. Des professeurs qui n’avaient apparemment aucune idée de ce que représentent les études de médecine. Et on ne peut pas vraiment leur en vouloir à eux, en partant du principe que ce n’est pas quelque chose d’inné, de savoir que la P1, c’est dur. Le vrai problème, c’est qu’ils n’ont également aucune idée de ce qu’ils viennent réellement faire ici, ni des personnes à qui ils ont affaire, qui ne se sentent certainement pas P2 : « Mais du coup, l’évaluation, c’est par QCM ? On est obligé de vous mettre 0 ou 20 ? ». Qui est en cause, ici ? La scolarité qui n’a pas suffisamment informé, ou bien les professeurs qui ne se sont pas vraiment posés de question ? Certainement un peu des deux. Le fait est que se retrouver avec un dossier et une vidéo à faire pour le mercredi qui suit alors qu’un examen se situe le lundi, oui, c’est un réel problème. Surtout quand ce travail n’est pas à réaliser par la totalité des étudiants, selon l’UEO qu’ils auront choisie.

(Parce qu’en effet, le principe même des UEO est inégalitaire, puisque chacun ne suit pas les mêmes cours aux mêmes moments, n’apprend pas les mêmes choses, n’est pas exposé à la même charge de travail ni à la même difficulté. Ceci dit, ce dernier point a plutôt bien été géré par nos amis réformateurs, notamment  grâce à l’évaluation type tout ou rien : 20/20 ou 0. Si bien qu’à condition d’avoir travaillé, l’UEO est facilement validée. Donc pour le coup, passons, c’est du boulot assez propre.)

 

Donc les UEO ? Comme à peu près la totalité de Pluripass. Plein de bonnes intentions. Difficile à mettre en pratique. Et une nécessité de fignolage impérieuse.

Maintenant, à moi, il ne me reste plus qu’à trouver une passion pour les formules de concentration, et puis la botanique.

Le restaurant

C’est un restaurant dans lequel on va en ayant faim. Il faut avoir faim, très, très faim pour entrer dans ce restaurant. Certains ont essayé pour d’autres raisons, par curiosité, par ennui : ceux-là ne sont pas restés longtemps, non. Pour s’y rendre, mieux vaut être affamé, vraiment affamé. Sinon, c’est la petite porte du fond.

Parce que les cuisiniers y sont nombreux, et que chacun a déjà préparé plein, plein de plats qu’il sera ravi de nous faire goûter. Au début, ça surprend : à peine touché au premier, un deuxième arrive. Alors on le finit rapidement, en se forçant un peu, mais un troisième est déjà apparu. On cherche quelqu’un, on voudrait dire « écoutez, c’est vraiment gentil, mais là, ça va trop vite pour moi ».

Mais lorsque l’on revient à son assiette, sans avoir trouvé personne, un autre plat est apparu, et puis encore un autre.

Souvent, c’est à ce moment-là qu’on comprend, qu’on comprend vraiment. On nous avait prévenu de ce qu’était ce restaurant, mais on n’avait pas vraiment compris, non. On regarde les autres clients, on se dit « personne ne peut manger à cette vitesse » mais autour de nous, on voit des hommes et des femmes, certainement des habitués, qui mangent et qui ne paraissent rien avoir sur leur table. On sait qu’on devrait finir en même temps qu’eux, plus vite qu’eux même, mais ça nous paraît impossible.

Comment font-ils ?

On essaie alors de manger, un peu de ci, un peu de ça, et on n’a déjà plus faim, alors qu’on était affamé en venant. Peut-être pas assez, peut-être que c’est le problème. On se demande si on a vraiment voulu manger. Mais on n’ose pas faire de pause, parce que les plats arrivent, toujours, toujours, et qu’il faut tout manger, tout, c’est comme ça, c’est la règle, on le sait. Des restes de nourriture traînent sur notre table, on n’a pas le temps de s’en occuper, parce que les plats arrivent et qu’on ne veut pas laisser de restes de ceux-là.

Il y a des plats qu’on aime. Des plats qu’on aime moins. Mais on ne se pose plus la question.

On mange. On mange.

Et puis ça y est, c’était inévitable. Le client d’à côté vomit, il vomit tout, tous ses plats. Sur sa table, les mets s’étaient accumulés, ça faisait longtemps qu’il était nauséeux et qu’il ne touchait plus à rien, on aurait dû s’en douter. Il vomit et il ne peut pas tout ravaler, il faudrait, pourtant, d’autant que les plats arrivent encore. On le voit qui pleure. Et puis finalement, doucement, honteusement, il se lève et il quitte le restaurant, par la petite porte du fond. Et il nous a donné la nausée, et il nous a rendu triste, mais les plats se sont accumulés pendant qu’on le regardait.

Alors on se remet à manger, et la nourriture a un goût de bile. Et tous les plats sentent mauvais, même ceux qu’on aimait. Ils se sont mélangés avec les autres. On n’en peut plus, on voudrait faire une pause, digérer un peu. Mais le temps de relever la tête, trois nouveaux plats sont arrivés.

C’est à ce moment-là qu’on se sent mal, et qu’on sait que ça ne va plus pouvoir continuer. On s’arrête. La table se remplit, mais on s’arrête. Les autres clients continuent, eux, mais on s’arrête. On ne veut pas sortir comme son voisin, c’est vital. On vomit un peu. Rien qu’un peu, un tout petit peu. C’est amer, ça fait monter les larmes aux yeux, ça fait du bien. Mais, il faudrait s’arrêter, parce qu’on sait qu’il faudra remanger ça, on le sait, mais c’est tellement difficile, et ça fait tellement de bien.

Puis on comprend qu’on ne pourra pas s’arrêter seul. Alors ce sont maintenant de vraies larmes qui coulent, parce qu’on se sent si délaissé, seul dans cet immense restaurant, avec tous ces clients qui mangent pendant qu’on n’y arrive plus. On se dit : « C’est injuste. Il y a des tas de gens qui n’ont pas besoin de manger tout ça. Il y a des tas de gens qui ne connaîtront jamais cette nausée. Pourquoi moi je devrais la vivre ? Etais-je vraiment si affamé ? Je ne veux pas, je ne veux plus continuer. Il faut que ça s’arrête. Parce que je ne sais pas pourquoi je suis là, dites-moi. Je ne sais plus comment manger, dites-moi. Que vais-je devenir ? ».

Mais quelqu’un s’est assis à la table. Un ami. Un parent. Un proche. Quelqu’un qu’on aime, quelqu’un qui compte. On sait qu’il ne pourra pas manger pour nous. On le sait, on est seul. Mais il nous parle, et il nous dit « Je comprends. ».

« Je comprends. »

Alors on pleure, pour de vrai, mais on ne vomit plus. On pleure, on pleure, on pleure, et l’autre nous regarde, attristé. Il comprend.

Mais soudain, il sourit. Et on le voit couper les plats en petits morceaux dans notre assiette. Il fait ça avec application. On sait qu’il ne peut pas manger à notre place. On le sait, on est seul, on l’a toujours su. Mais déjà, la tâche, immense, est plus facile. Les petits morceaux sont bien plus simples à manger. On le regarde. On pleure encore un peu. On voudrait le remercier. Mais notre bouche est pleine, et on sait que si on parle, on va se remettre à vomir et à pleurer. On croise son regard.

Il comprend.

Alors on ferme les yeux. On oublie tout le reste. On oublie les autres, qui mangent, tellement vite pour nous.

Et on se remet à manger.

Encore.

Et encore.

C’est un restaurant dans lequel on va en étant affamé. C’est la seule raison qui justifie de se rendre dans ce restaurant.

Parce que sinon, c’est le restaurant qui finit par nous manger.