Oui, mais et après ?

Durant la première année, il y avait une chose que je détestais imaginer. Généralement, cette chose prenait la forme d’une phrase, et généralement, cette phrase était prononcée par un étudiant d’une année supérieure :

« Hé, bizuth, après la P1 c’est loin d’être terminé ! »

Je détestais me dire ça. Je savais parfaitement que c’était vrai, que les années supérieures demandaient du travail, que les études de médecine étaient parmi les plus exigeantes, mais impossible pour moi d’y penser réellement.

Parce qu’il faut remettre les choses dans leur contexte. On est seul face à soi-même et soi-même face à l’épreuve. Je vivais dans les objectifs les plus simples : avoir vu tel chapitre avant telle heure, avoir vu tels cours avant tel jour, avoir telle note et tel classement. Ne jamais regarder plus loin. Ne jamais se demander pourquoi. Pourquoi, je me suis posé cette question avant la première année, peut-être un peu au début de la première année. Mais plus après, plus après alors que j’y étais. Parce que me demander pourquoi je fais tout ça, c’est m’effondrer.

Tenir, c’est se dire « je souffre maintenant pour être heureux plus tard ». Se demander pourquoi, c’est penser « est-ce que ce sera vraiment mieux, plus tard ? ». C’est une question terrifiante. Et ce dont j’avais horreur, c’est qu’à cette question terrifiante que je tentais d’éviter on m’apporte la réponse :

« Hé, bizuth, après la P1, c’est loin d’être terminé ! »

 

Donc, j’ai joué l’autruche. J’ai fermé les yeux sur l’avenir, parce que l’avenir me faisait peur. J’ai fait à merveille ce dont je ne m’imaginais pas capable (et ce qu’au fond, je méprise un peu) : j’ai travaillé non pas pour un but, mais parce que c’était plus simple de le faire que d’affronter les questions.

Et en parlant de questions, celle qui se pose, c’est : et maintenant ?

 

Maintenant, c’est plus simple et plus difficile en même temps. C’est plus simple parce que je n’ai plus cette sensation particulière (et assez fausse, si si) de jouer ma vie à chaque instant, chaque jour. Mais c’est plus compliqué parce que tout ce temps que je ne passe plus à travailler, je peux le passer à réfléchir.

Et je me regarde aujourd’hui, et aujourd’hui il y a tout ce qui m’entoure. Beaucoup d’étudiants. Des gentils, d’autres moins gentils. Du travail. Du stress, des professeurs. Des professeurs bons, des professeurs moins bons, et beaucoup de professeurs moyens. Les ECN dont on nous parle déjà, alors que l’on est aussi proches de nos ECN que de notre brevet des collèges. La menace « Tu ne seras pas un bon médecin si… ». La phrase « Tu seras un bon médecin si tu le décides ». Des moments forts, des moments gais, des moments tristes.

Beaucoup, beaucoup, beaucoup d’êtres humains.

La réalisation de ces mots : « ce ne sera pas facile » ou, plutôt, la compréhension de ce que signifie « pas facile ». C’est un peu l’histoire qui se répète, c’est un peu comme arriver en première année en sachant que ce sera dur sans savoir ce qui se cache derrière ce « dur ».

 

Et finalement, ces éléments qui me font réaliser que tout tourne autour de cette question que j’ai à tout prix tenté d’éviter tant elle m’effraie.

 

« Pourquoi est-ce qu’on fait tout ça ? »

 

J’ai du temps, plus de temps, et c’est au fond tout ce qui compte.

Oh, comme ça m’avait manqué, de réfléchir.

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Tout est fini, et tout commence

Bien.

L’année est terminée maintenant.

Le corps met du temps à s’en rendre compte. Les cours sont encore là un petit peu partout. Ne mangez surtout pas les amis, car la physio digestive n’est pas loin. Ne voyez pas d’enfant, ou votre cerveau vous criera son amour de la phase anale. Ne bougez pas sans énumérer les protéines du sarcomère musculaires. Ne respirez pas, ne buvez pas, ne réfléchissez pas, ne vivez pas.

Ne vivez pas ?

Au contraire. Maintenant je vis. Au diable les cours non sus, au diable la réforme, au diable le par cœur et au diable l’inquiétude, aujourd’hui je me couche tard, je me lève tard, je mange quand je veux et avec qui je veux, et tant pis si le repas dure une, deux, trois, six heures car je m’en fous. Le temps ne compte plus, ce temps que j’ai à revendre. Prenez donc un peu de mon temps, je rêve de vous l’offrir. Ne vous excusez pas de me le faire perdre, j’adore le dilapider. Aujourd’hui, j’ai enfin droit de l’oublier un peu, ce temps.

Je dors dans le jardin, et je ris avec mes amis. Je vois Thomas, et je joue de la guitare. Je pars en montagne quelques jours. Je lis, oh, oui, je lis. J’écris, aussi, aujourd’hui. Je cours. Bientôt, j’irai au théâtre. Je m’endors dans l’après-midi. Je croque le temps perdu, miette par miette au début, à pleines dents désormais.

Il y a peu, nous avons reçu nos résultats. Thomas se situe peu après les 127 premiers pris. J’ai bon espoir que les oraux lui permettent d’accéder à médecine. Il va mieux, c’est tellement bon de le voir sourire, maintenant.

Moi ? Oh, moi je n’y croyais pas, pas vraiment, mais le chiffre est là, devant mes yeux. Je suis admis en deuxième année. Ce qui signifie que, pour moi, l’aventure commence, dès maintenant. Cela signifie que bientôt et si le destin le veut, je serai médecin.

Cette année, cette année a été pour tout le monde, pour tous ceux qui l’ont vécue en première année d’études de santé, extrêmement éprouvante. Il y a eu ce blog, de temps en temps, ces commentaires qui m’ont fait penser à d’autres choses, l’enthousiasme des quelques personnes qui ont accepté de perdre leur temps à me lire.

Et maintenant ? Maintenant, puisque j’ai cette chance, je vais passer un petit peu de temps à me reposer. Parce que je sais que l’aventure commence, que quand elle sera là, je devrai être prêt. Alors il ne me reste plus qu’à être patient, encore et encore. Parce qu’il grandit chaque jour, le désir d’être un patient psychiatre.

Que deviens-tu, Patient ?

Que deviens-tu, Patient ?

Les journées avancent, elles avancent comme avant. Il est rare qu’elles avancent un tout petit peu différemment. Le matin arrive bien trop tôt, à peine levé que le travail commence. Le midi est là, et je mange. L’après-midi est longue, elle n’en finit pas. Puis le soir, la fatigue, le lit, un peu, et le sommeil, enfin. Et le matin, qui est déjà là. Le matin arrive bien trop tôt.

Parfois, les choses sont un peu différentes. Parfois, le sommeil ne vient pas, ou parfois, le réveil sonne plus tôt. Ce sont les mauvaises journées.

Parfois, un ami arrive un gâteau sous le bras, un sourire au visage, la promesse d’un bon moment où, Patient, il est temps d’oublier tout ça pour un petit moment si tu veux bien. Ou parfois, la fatigue est tellement grande que le sommeil vient vite, tellement vite que la nuit est longue et que le matin vient juste à temps. Ce sont les bonnes journées.

 

Mais que s’est-il passé ?

Peu de choses, et tellement en même temps, comme toujours. Condensé d’évènements qui finissent par n’en former aucun, quand on se retourne. Et pourtant, il y en a eu des émotions, il suffit de davantage observer, de prendre le temps, un peu, d’accepter de ne pas l’utiliser à travailler.

C’est qu’il y a eu des résultats. De bons résultats, en réalité ! Le numerus, à très peu de choses, mais dedans tout de même. Il semblerait que je fasse partie des heureux élus qui auront la chance de tester (encore tester) les oraux de PluriPASS. Ne restent plus qu’à ce que les choses continuent, et que je me trouve un immense talent d’orateur. Cela ne devrait pas être plus difficile que de connaître le caryotype d’Escherichia coli.

Un concours vient d’avoir lieu, mardi, un autre. Un examen classant, pardon. Les choses se sont passées, doucement. En fin d’examen, nous avons pu répondre à un petit questionnaire d’enquête concocté par la faculté. De nombreuses questions, dont je serais assez satisfait de connaître les résultats à l’échelle de tous les étudiants. Parmi elles, une nous a doucement fait sourire, tous, un peu amèrement, mais un vrai sourire, quand même. La question numéro 23, juste là :

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J’imagine que le but est de croiser les données avec les années précédentes et celles qui suivront. Mais quoi que devienne PluriPASS, il me semble assez peu probable que cette affirmation soit un jour cochée vraie à 100% par un étudiant autre que le stéréotype carré-très-à-l’aise-si-si-je-vous-assure-je-suis-détendu-au-dessus-de-tout-ça.

Thomas n’a pas abandonné, finalement. Il a retrouvé un peu de force dans sa famille, ses amis, tous ceux qui comptent pendant cette année. Dans ses résultats, aussi, pas dans le numerus mais pas si loin, suffisamment bien classé pour espérer les oraux. A vrai dire, il ne va pas beaucoup mieux, Thomas, et je crois qu’il pleure, là, maintenant. Mais il vit, il est là, il se bat et il espère, il P1, en somme.

 

Moi, je P1 aussi. La vie avance, les journées se débrouillent pour filer les unes à la suite des autres. Fatigué, mais bien là, je vois le soleil qui revient. Enfin.

Première consultation

            « Et puis ça y est, c’était inévitable. Le client d’à côté vomit, il vomit tout, tous ses plats. Sur sa table, les mets s’étaient accumulés, ça faisait longtemps qu’il était nauséeux et qu’il ne touchait plus à rien, on aurait dû s’en douter. » – Le Restaurant

 

– Tu sais, je pense vraiment que je vais arrêter.

Oh.

Non, je n’aurai pas l’audace de répondre que je m’y attendais. Je n’aurai pas l’orgueil de te dire que c’est ton choix, et que je le respecte. Je n’aurai pas l’effronterie de dire que ça ne change rien pour moi, tant que tu trouves ton chemin. Et je n’aurai pas le courage de ne pas dire toutes ces choses-là.

– Bon, je m’y attendais plus ou moins. M’enfin, c’est ton choix, moi je n’ai pas vraiment mon mot à dire. T’en fais pas, tu sais, moi, tant que je sens que tu fais ce qui te convient, ça me va !

Le tout accompagné du sourire le plus sincère dont je dispose. Mais il faut que je demande.

– Pourquoi ?

Soupir fatigué de mon ami.

– Bah, ça sert à rien.

– A rien ?

– A rien.

Et sa voix déjà toute ténue se brise sur le « rien ». J’essaie gauchement de le prendre dans mes bras. Je lui dis « Je comprends ».

Parce que oui, je comprends, et oui, cette idée m’a traversé, aussi. Pourquoi continuer ? Pourquoi être ici, et pas ailleurs ? Qu’est-ce qui justifie de se faire tout ce mal ? Est-ce que c’est vraiment ce que je veux faire ? Et quand bien même, ai-je la moindre chance d’y arriver ?

Et maintenant ça court, ça s’envole dans ma tête.

Thomas, je comprends ce que tu ressens, je comprends. Je sais comment sont tes journées, Thomas. Je vis les mêmes, depuis quelques mois, déjà. Mais Thomas, il ne faut pas arrêter, pas maintenant ! Pas après tout ce qu’on a fait, regarde ! Tu vois tout ce qui est derrière nous ? Il ne reste plus qu’à avancer, parce qu’après, Thomas, après on s’en fout qu’on réussisse ou pas, on l’aura fait !

Tu pleures Thomas, tu pleures, c’est normal de pleurer, moi aussi je pleure. Mais Thomas, tu ne peux pas tout laisser tomber… Tu ne peux pas me laisser tomber, Thomas ! Comment je vais faire, moi, sans toi ? Comment je vais faire pour avancer ? Thomas, tu sais que j’ai besoin de toi. J’ai besoin de tous ceux qui m’entourent. Et si tu t’écroules, moi, comment je vais tenir ? On se soutient tous, Thomas, il suffit que l’un de nous tombe pour que tout finisse par s’effondrer !

Et qu’est-ce que tu vas devenir, toi ? Tu vas faire quoi, pendant 8 mois ? Tu vas dépérir, seul, chez toi ! Et moi, je te saurai dans le noir, en train de maudire tes journées… Qu’est-ce que tu vas faire, ensuite, et qu’est-ce que tu vas faire pour t’occuper ? Thomas, médecine ça remplissait ta vie, tu ne peux pas la vider, juste comme ça. Tu vas y passer, Thomas.

Thomas, s’il-te-plaît, change d’avis. Je t’en supplie, Thomas, je t’en supplie, fais-le pour moi si tu ne peux pas pour toi. Regarde-moi, moi je veux juste que mes amis soient heureux, je veux que tu sois heureux ! Si tu n’es pas heureux, comment je peux l’être ? Fais-le pour que je sois heureux, reste pour moi !

 

– Chhhht. Je comprends.

 

Oui, je comprends.

Si tu fais ça, c’est parce que ça fait longtemps que ça te traîne dans la tête. On abandonne comme on se suicide, en y pensant depuis un moment, avec cette sensation de ne pas être à la hauteur, de n’avoir aucune solution, la honte de ne pas y arriver, la honte de faire du mal aux autres, de les décevoir, peut-être, la honte d’être celui qui n’a pas su supporter alors que d’autres, tant d’autres ont pu.

Nous sommes tous face à un truc bien trop énorme pour nous. Parce que nous ne sommes que des gamins à peine sortis du lycée, qui arrivent dans un monde qui ressemble cruellement à celui des adultes, et parce qu’on ne veut plus grandir, maintenant.

Je te comprends, Thomas. Je te comprends.

Viens près de moi, maintenant.

Parce que te serrer dans mes bras, là, c’est bien la seule chose que je puisse faire.