Le restaurant

C’est un restaurant dans lequel on va en ayant faim. Il faut avoir faim, très, très faim pour entrer dans ce restaurant. Certains ont essayé pour d’autres raisons, par curiosité, par ennui : ceux-là ne sont pas restés longtemps, non. Pour s’y rendre, mieux vaut être affamé, vraiment affamé. Sinon, c’est la petite porte du fond.

Parce que les cuisiniers y sont nombreux, et que chacun a déjà préparé plein, plein de plats qu’il sera ravi de nous faire goûter. Au début, ça surprend : à peine touché au premier, un deuxième arrive. Alors on le finit rapidement, en se forçant un peu, mais un troisième est déjà apparu. On cherche quelqu’un, on voudrait dire « écoutez, c’est vraiment gentil, mais là, ça va trop vite pour moi ».

Mais lorsque l’on revient à son assiette, sans avoir trouvé personne, un autre plat est apparu, et puis encore un autre.

Souvent, c’est à ce moment-là qu’on comprend, qu’on comprend vraiment. On nous avait prévenu de ce qu’était ce restaurant, mais on n’avait pas vraiment compris, non. On regarde les autres clients, on se dit « personne ne peut manger à cette vitesse » mais autour de nous, on voit des hommes et des femmes, certainement des habitués, qui mangent et qui ne paraissent rien avoir sur leur table. On sait qu’on devrait finir en même temps qu’eux, plus vite qu’eux même, mais ça nous paraît impossible.

Comment font-ils ?

On essaie alors de manger, un peu de ci, un peu de ça, et on n’a déjà plus faim, alors qu’on était affamé en venant. Peut-être pas assez, peut-être que c’est le problème. On se demande si on a vraiment voulu manger. Mais on n’ose pas faire de pause, parce que les plats arrivent, toujours, toujours, et qu’il faut tout manger, tout, c’est comme ça, c’est la règle, on le sait. Des restes de nourriture traînent sur notre table, on n’a pas le temps de s’en occuper, parce que les plats arrivent et qu’on ne veut pas laisser de restes de ceux-là.

Il y a des plats qu’on aime. Des plats qu’on aime moins. Mais on ne se pose plus la question.

On mange. On mange.

Et puis ça y est, c’était inévitable. Le client d’à côté vomit, il vomit tout, tous ses plats. Sur sa table, les mets s’étaient accumulés, ça faisait longtemps qu’il était nauséeux et qu’il ne touchait plus à rien, on aurait dû s’en douter. Il vomit et il ne peut pas tout ravaler, il faudrait, pourtant, d’autant que les plats arrivent encore. On le voit qui pleure. Et puis finalement, doucement, honteusement, il se lève et il quitte le restaurant, par la petite porte du fond. Et il nous a donné la nausée, et il nous a rendu triste, mais les plats se sont accumulés pendant qu’on le regardait.

Alors on se remet à manger, et la nourriture a un goût de bile. Et tous les plats sentent mauvais, même ceux qu’on aimait. Ils se sont mélangés avec les autres. On n’en peut plus, on voudrait faire une pause, digérer un peu. Mais le temps de relever la tête, trois nouveaux plats sont arrivés.

C’est à ce moment-là qu’on se sent mal, et qu’on sait que ça ne va plus pouvoir continuer. On s’arrête. La table se remplit, mais on s’arrête. Les autres clients continuent, eux, mais on s’arrête. On ne veut pas sortir comme son voisin, c’est vital. On vomit un peu. Rien qu’un peu, un tout petit peu. C’est amer, ça fait monter les larmes aux yeux, ça fait du bien. Mais, il faudrait s’arrêter, parce qu’on sait qu’il faudra remanger ça, on le sait, mais c’est tellement difficile, et ça fait tellement de bien.

Puis on comprend qu’on ne pourra pas s’arrêter seul. Alors ce sont maintenant de vraies larmes qui coulent, parce qu’on se sent si délaissé, seul dans cet immense restaurant, avec tous ces clients qui mangent pendant qu’on n’y arrive plus. On se dit : « C’est injuste. Il y a des tas de gens qui n’ont pas besoin de manger tout ça. Il y a des tas de gens qui ne connaîtront jamais cette nausée. Pourquoi moi je devrais la vivre ? Etais-je vraiment si affamé ? Je ne veux pas, je ne veux plus continuer. Il faut que ça s’arrête. Parce que je ne sais pas pourquoi je suis là, dites-moi. Je ne sais plus comment manger, dites-moi. Que vais-je devenir ? ».

Mais quelqu’un s’est assis à la table. Un ami. Un parent. Un proche. Quelqu’un qu’on aime, quelqu’un qui compte. On sait qu’il ne pourra pas manger pour nous. On le sait, on est seul. Mais il nous parle, et il nous dit « Je comprends. ».

« Je comprends. »

Alors on pleure, pour de vrai, mais on ne vomit plus. On pleure, on pleure, on pleure, et l’autre nous regarde, attristé. Il comprend.

Mais soudain, il sourit. Et on le voit couper les plats en petits morceaux dans notre assiette. Il fait ça avec application. On sait qu’il ne peut pas manger à notre place. On le sait, on est seul, on l’a toujours su. Mais déjà, la tâche, immense, est plus facile. Les petits morceaux sont bien plus simples à manger. On le regarde. On pleure encore un peu. On voudrait le remercier. Mais notre bouche est pleine, et on sait que si on parle, on va se remettre à vomir et à pleurer. On croise son regard.

Il comprend.

Alors on ferme les yeux. On oublie tout le reste. On oublie les autres, qui mangent, tellement vite pour nous.

Et on se remet à manger.

Encore.

Et encore.

C’est un restaurant dans lequel on va en étant affamé. C’est la seule raison qui justifie de se rendre dans ce restaurant.

Parce que sinon, c’est le restaurant qui finit par nous manger.

Publicités

9 commentaires sur “Le restaurant

  1. Je te propose en entrée un petit velouté d’équations de Schrödinger, accompagné par son inimitable sauce d’atomistique organique qui explosera tes papilles et remontera jusqu’à l’encéphale ! Un vrai régal.

    Passons à présent au plat de résistance ! Et je te conseille d’avoir l’estomac accroché. Voici le suprême d’os coxal avec toutes ses insertions et servi en présence de sa purée de foie (et avec la mésentérique supérieure, inférieure et son tronc porte sinon ce ne serait pas drôle hein). Une véritable tuerie !

    En fromage, un camembert et des schémas d’optiques. Avec une petite salade mélangeant du cytosquelette et la pointe de tissu épithélial, c’est à tomber par terre !

    Enfin en dessert, je te ferai déguster la mythique et inoubliable sauce du chef. Comment ça manque de choix tout ça ? Hé bien dans ce cas, une composition de questions à choix multiples tu auras. Mes QCM aux petits oignons tu sauras apprécier je l’espère ! Il est à se frapper la tête contre le sol !

    Et ce n’est pas fini ! Pourquoi écourter ce plaisir ? On se fait vomir puis on recommence ! Mais en variant un peu !!! Jusqu’à l’overdose, le haut le cœur, l’infarctus cérébral !

    Plus sérieusement, je trouve que tu files la métaphore d’une main de maître. Surtout qu’elle est excellente et que j’aurai presque pu faire de même moi aussi ^^

    A très vite pour le prochain billet en tout cas 😉
    Et justement si tu avais 5 minutes pour ajouter un flux RSS à ton blog, ce serait génial comme ça on pourrait être immédiatement prévenu des nouveautés de ton blog sans devoir y retourner sans cesse au risque d’oublier.

    J'aime

  2. Bonjour

    Quel bel article ! Je suis vraiment admirative. Tu décris tellement bien cette sensation d’angoisse…
    Le moment où on se dit : »Oui, je veux bien manger tous vos plats, ils ont l’air bons, mais… je ne peux pas manger aussi vite ! » et l’angoisse oppressante quand on réalise que tous les autres autour mangent à toute vitesse par habitude…
    Et cette interrogation intérieure : mais comment pourra-t-on savourer les plats si on doit les manger aussi vite ? Perso, avant d’arriver en P1, je croyais que la gourmandise et le plaisir de manger serait un sacré atout. En réalité, il faut surtout avoir un estomac à toute épreuve, comme tu le décris si bien.

    C’est la première fois que je vois une si belle métaphore pour décrire la P1 ! Bravo ! Je te souhaite beaucoup de courage et j’ai hâte de lire tes prochains articles.
    PS : je suis aussi en Pluripass à Angers

    J'aime

    • Merci de ce retour positif, c’est tout de même agréable à lire !
      La P1, c’est la vie en accéléré. Ce sont des hauts et des bas qui se succèdent à une vitesse pas possible, un apprentissage qui se fait à une vitesse pas possible et un temps qui passe à une vitesse pas possible. Faut s’accrocher !
      Bon courage pour l’examen de Lundi ! J’espère trouver le temps de réécrire deux trois trucs après ça, et sinon ça attendra Noël !

      J'aime

  3. Du coup il s’est passé comment ton exam ? Et d’ailleurs c’est assez tôt non ? Chez nous le 1er concours c’est en janvier Le concours blanc est en décembre (et le sujet d’optique que je leur ai préparé n’est vraiment pas simple…). Dans d’autres fac je sais que c’est en décembre… Mais pas en novembre…

    A moins qu’ il y ait de plus nombreuses sessions d’examen en pluripass ? Du coup est-ce fonctionnel ? Car je trouve le principe vraiment utile. Eviter de perdre 1 an dans de si longues études, ça compte !

    J'aime

  4. Wouah !;C’est la 1ere fois que je lis un article qui traite de la Paces différement tout en retranscrivant tous les aspects de cette année si difficile. Ton article est juste excellent ! Je te souhaite pleins de bonnes choses pr la suite de tes études

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s